04 juin 2018

Intervention de Delphine Ernotte : miracle ! elle a trouvé l'argent !

Voici dans son intégralité l'intervention de la Présidente de France Télévisions qui semble avoir miraculeusement trouvé un budget absent jusqu'à la semaine dernière.
Les décisions qu'elle prend ont en effet un coût et ce n'est surement pas la suppression de la 4 qui permettra de financer ses ambitions visiblement de façade devant la Ministre.



Madame la Ministre, Chère Françoise, 
chers collègues, chers tous, 

Vous avez tracé un cap et une ambition pour tout l’audiovisuel public, désormais charge à nous, dans nos entreprises et tous ensemble, de porter cette ambition et de conduire les réformes structurelles que vous avez dessinées et qui sont nécessaires. 
Nous sommes tous ici convaincus que c’est une journée importante. Car c'est ici et maintenant que se dessine une part de notre avenir. 

La télévision publique est confrontée à deux évidences. 
D'une part, une exigence croissante de nos publics liée à la révolution numérique et à la multiplication des offres. 
D'autre part, une nécessité, aussi, de moins peser sur les finances publiques. 
En un mot : chaque citoyen doit trouver dans notre offre un meilleur service. Cela veut dire qu’il ne s’agit plus aujourd’hui d’ajuster le modèle à la marge, de continuer à raboter année après année notre vieux paradigme. 
Il s’agit de refonder radicalement notre modèle. Cette exigence, nous la devons à nos publics. Parce que c'est pour eux que nous œuvrons, tous les jours, c’est vers eux que nos missions sont tournées, c’est d'eux que nous tenons notre existence, nos moyens, en un mot : notre raison d’être.

 C'est à ce devoir que nous invite votre réforme. 
Ce chemin empruntera deux directions : 
 Un impératif d'améliorer la qualité et la singularité de nos programmes,

  Une inversion de notre modèle, en plaçant le numérique au cœur de nos offres et en faisant primer les contenus sur les structures. 

La télévision publique de demain, nous la voulons plus moderne, plus populaire, à la pointe de la créativité et de l’excellence, exemplaire à chaque instant et pleinement relégitimée. 
Nous allons repenser toutes nos offres et tous nos critères d’appréciation de ce qui a sa place dans les offres du service public. 2 
Nous devons ouvrir les portes et les fenêtres, surprendre, faire entrer de l’air frais, des idées, du sang neuf, accepter la contradiction. Nous devons accepter de nous mettre en risque en donnant leur chance à plus de nouveaux visages, à plus de nouveaux talents, en sortant des sentiers balisés et de la répétition des mêmes recettes. 

Nous allons ouvrir quatre chantiers pour engager une mue profonde de nos offres : 
Notre premier chantier, c'est l'éducation et la jeunesse. L’éducation, la culture au sens de la connaissance, sont la sève de notre singularité de service public, celui qui a pour enjeu d’émanciper les individus et de donner à chacun matière à réflexion, matière à penser, matière à être plus libre. Dès la rentrée, nous allons renforcer l'ambition culturelle de nos grilles pour créer de nouveaux points de rencontre entre les savoirs, les sachants, les passeurs, les créateurs et ceux de nos publics qui en sont éloignés par la géographie ou tout simplement s’en sentent exclus. Nous n'allons pas nous contenter de dépoussiérer nos grilles linéaires, nous allons pleinement investir le terrain numérique. Dès cette année, nous lancerons, avec les autres entreprises, un média social culturel. Dès l'année prochaine, nous augmenterons par 10 les budgets dédiés aux offres numériques pour les jeunes adultes/Slash.

Avec l’ensemble de nos partenaires de l’audiovisuel public ici présents, nous lancerons par ailleurs en 2019 une plateforme éducative commune à destination du grand public, des enfants et de leurs parents. 

Nous allons engager la refonte de notre offre enfants autour d’une marque unique, déclinée pour chaque classe d’âge et adaptée à chaque support. 
Une offre délinéarisée ambitieuse, sécurisée et sans publicité sera déployée pour permettre l’installation durable de l’empreinte numérique du service public auprès des enfants. 
C’est à cette condition que pourra être menée la bascule numérique de France 4, tout en maintenant une offre linéaire pour les enfants sur les autres chaînes. Notre second chantier, c'est la proximité. 
En métropole comme outremer, notre force est d’être au plus près de nos concitoyens. Les « 1 ère »  accomplissent dans les territoires ultra-marins une mission reconnue. 
Mais s’il y a bien un sujet que 20 ans de tergiversations n’ont jamais permis de prendre à bras le corps, c’est la réforme de France 3. 

Nous engagerons donc enfin la régionalisation de France 3, en triplant le volume quotidien de programmes régionaux. 
Dans cette même dynamique, nous construirons avec Radio France et France Bleu, et avec toutes les équipes des deux réseaux, des médias globaux des territoires : il nous faut repenser et coordonner la répartition de nos moyens sur le territoire, pour la mettre davantage en regard des bassins de vie de nos concitoyens. France 3 et France Bleu feront cause commune sur le numérique, comme France Télévisions et Radio France l’ont fait pour franceinfo. 
Et comme c’est le cas déjà sur cette offre, la radio fera de la radio, la télé fera de la télé et ensemble nous ferons le numérique. 

Notre troisième chantier, c'est l'information. Sa pierre angulaire, qui est le pilier de notre légitimité, c'est son indépendance. 
Le service public doit renforcer sa capacité à proposer à chaque citoyen, sur tous les supports, une information de qualité, certifiée, approfondie et pluraliste. 
Dès la fin de l'année, la rédaction nationale unique de France Télévisions nous permettra de mieux articuler les moyens de l’information pour plus de diversité, qu’il s’agisse des éditions nationales, du débat politique ou de l'investigation, qui n’ont de place nulle part ailleurs que sur le service public. 
Nous mènerons, évidemment avec tout l’audiovisuel public, une bataille déterminée contre les fausses informations et pour l'éducation aux médias. 
Franceinfo doit devenir durablement la première offre média global d’information en France ; ses moyens seront renforcés pour y parvenir sur le web comme sur la télé. 
Le sport, de la même façon et qu'il soit national ou régional, restera un élément central de notre offre. Nous veillerons à maintenir sa diversité, sa popularité, sa différence d’avec celle de nos concurrents privés, sur tous les canaux et sur tous les territoires. *
C'est aussi parce que nous savons que c'est un pan de notre patrimoine que nous ferons tout pour diffuser les Jeux Olympiques de 2024 et au-delà. 

Notre quatrième chantier, c'est l'Europe. 
C’est aux bornes de l’Europe que se joue désormais la bataille de l’exception culturelle. Les plateformes mondialisées, c’est le risque de la standardisation culturelle, de l’hégémonie linguistique et d’un regard unique sur le monde. Notre défi en Europe, c’est d’inventer un nouveau modèle multi-local qui permette, grâce à la régulation et à l’initiative des acteurs, de faire naître un espace de création qui porte nos valeurs. 

C'est pourquoi, dans la période, il est essentiel de conserver voire de faire croître nos investissements dans la création originale française. Cela passe aussi par notre capacité à coproduire avec nos partenaires européens, comme nous le faisons à travers notre nouvelle alliance avec la ZDF et la RAI qui va continuer à grandir dans les jours qui viennent. L’enjeu, c’est de produire d'ici quelques mois 12 séries européennes d'ambition mondiale. 

Ces quatre chantiers n’auront de sens que s’ils vont de pair avec une inversion de notre modèle : mettre les contenus au centre de nos priorités et le numérique au cœur de nos métiers. Il ne s’agit pas de s’adapter à l’ère de la télévision de rattrapage, car pour toute une part de nos publics, le numérique ce n’est pas du rattrapage : c’est le premier sinon le seul usage. 
La part d’audience, à l’aune de laquelle que nous avons pris l’habitude de mesurer notre succès, laisse dans des angles morts une partie croissante de nos publics. Nous allons donc renforcer considérablement les moyens que nous consacrons au digital, tant sur les contenus que sur les technologies et ergonomies de pointe qui sont devenues en très peu de temps les normes du marché. 

Nous allons doubler notre investissement numérique. C’est bien plus qu’un geste financier : il s’agit de redéployer massivement nos moyens des contenants vers les contenus, pour se préparer au jour prochain où nos plateformes compteront davantage que nos chaînes. Nous ne toucherons pas les publics de demain avec les technologies et les métiers d'hier. La singularité du service public, nous devons aussi aller la chercher dans l’excellence technologique. Parce que la révolution qui se joue sous nos yeux est d'abord celle des usages, le service public va investir tous ces nouveaux espaces que sont la data, la réalité virtuelle, 5 l’intelligence artificielle, les algorithmes, la très haute définition, la 5G. 
Il ne s'agit plus seulement d'offrir des contenus d'excellence, mais aussi de prendre en main le contexte, l'expérience que vivent nos publics. 
Les GAFAN ont su le faire mieux que quiconque : à nous de nous approprier les technologies et les innovations naissantes pour les mettre au service de nos publics. Pour nous, services publics, la data et la technologie n'ont pas vocation à être des armes mercantiles au service des débouchés commerciaux, mais des chances au service du bien commun. 
Il s'agira très vite aussi de changer nos modes de production et de tournage, de réinventer complétement nos usages professionnels, de nous approprier les technologies du futur. 
Cet enjeu numérique, il bouleverse nos structures, nos métiers, nos organisations. Pour conduire ces changements, nous allons aussi devoir investir massivement. Parce qu’aucune entreprise ne se transforme sans investir sur le long terme. 
Nous le ferons par réallocations internes, car une chose est claire et traverse toute l’Europe : la collectivité a mille priorités à financer et n'a plus les moyens d’accompagner les dynamiques budgétaires de l'audiovisuel public. Nos ressources vont diminuer et il nous faudra trouver nous-mêmes nos marges de manœuvre à travers des gains d’efficacité. 
J'étais le week-end dernier à Berlin avec mes homologues de l'audiovisuel public européen. Nous partageons tous le même constat : les Etats défendent notre indépendance et œuvrent pour faire évoluer la régulation – et je sais, madame la Ministre, combien la France par votre voix est engagée dans cette bataille. Mais ils attendent aussi de leurs médias de service public qu’ils prennent en main leur destin et la réinvention de leur modèle. C'est dans cet esprit que nous concevrons, avec le concours et l’association de l’ensemble des salariés de France Télévisions, un plan de transformation qui répondra à ces objectifs et portera cette ambition. J
'ai conscience que cette période qui s’ouvre suscite beaucoup d’interrogations, mais j'ai aussi la conviction que si nous le menons dans le respect des salariés et avec la confiance de notre actionnaire, nous pouvons relever ce défi. 6 Cette transformation n’est pas une option, elle est la condition pour que demain, chaque Française et chaque Français, mais aussi vous tous ici présents, vos enfants, vos familles, regardiez nos programmes, partout sur le territoire, sur tous les écrans, en y trouvant personnellement votre compte et collectivement notre fierté.
Je vous remercie.

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