21 mars 2018

Figarovox : un article de Jacques Kirsner sur la création dans le Service Public

«La liberté de création a disparu de la télévision publique»

Selon le producteur Jacques Kirsner, la programmation des chaînes publiques est de plus en plus indigente. En donnant plus de libertés aux producteurs et en mettant fin à la centralisation culturelle, le service public pourra relever son grand défi : (re)conquérir les nouvelles générations.

Jacques Kirsner est scénariste et producteur de cinéma et de télévision. Son prochain long-métrage s'intitule La Sainte Famille, et sera diffusé sur France 2.


Crimes, meurtres, enlèvements, homicides, inspecteurs, policiers, détectives, gendarmes, sirènes hurlantes: France Télévisions est devenu le plus grand commissariat de police de France.
Refus des adaptations littéraires, des films historiques, du nécessaire travail de mémoire. Policiers. Il faut encore des policiers… Jamais les programmes n'ont été aussi pauvres artistiquement. De fait, la liberté de création a disparu. Balzac, Dumas et Maupassant n'ont qu'à bien se tenir. On craint même de les voir verbalisés d'un moment à l'autre par les directeurs de programmes…
Mais il y a plus inquiétant.
À Varsovie, on réécrit la Shoah, à Budapest, des milices défilent en hurlant des slogans anti-juifs, à Berlin, pour la première fois depuis la Libération, l'extrême droite a fait son entrée au Bundestag… La peste menace le continent.
Il faut désintoxiquer France Télévisions.
Imperturbable, France 5 a refusé un documentaire sur «La montée de l'antisémitisme en Europe». J'insiste: France 5 du service public…
Je me presse de rire de tout, disait Beaumarchais, pour ne pas pleurer.
Heureusement, il y a la gastronomie: déjeuners, dîners, festins, concours de pâtissiers, restaurateurs de tous les pays, restaurez-nous! À France Télévisions, on mange bien et à satiété: les chefs étoilés ont remplacé les auteurs, qu'importe… Je pourrais évoquer l'indigence des émissions culturelles mais on penserait que je cherche noise.
Une nouvelle direction des programmes vient d'être installée. À elle de résoudre ces problèmes. Il y a urgence.
Le gouvernement prépare un projet de loi sur l'audiovisuel. Avant les organigrammes - et Dieu sait qu'ils sont complexes à France Télévisions ou à Radio France -, le mécano général, il faut régler le financement du service public. C'est la question déterminante. Les principes, disait Napoléon, sont comme les baïonnettes, on peut tout faire avec sauf s'asseoir dessus. Il y a longtemps, la gauche militait pour un service public sans publicité: elle a fait le contraire.
Or, il faut désintoxiquer France Télévisions: supprimer totalement la publicité. Nicolas Sarkozy a fait la moitié du chemin, il faut terminer le travail. Publicité pour les chaînes privées, redevance pour France Télévisions! Le marché d'un côté, le service public de l'autre.
Il suffit d'élargir la redevance, comme en Allemagne, aux objets numériques, pour assurer un financement pérenne. Évidemment, l'argent de la redevance doit se traduire par une ambitieuse politique des programmes. De l'audace. La redevance se mérite. Comme en Suisse, les citoyens exigent un service public digne de ce nom. Ils ne paieront pas pour voir la même chose que sur les chaînes privées.
Il faut également procéder à l'inventaire des médias publics. Une chaîne d'information, France24, Euronews, TV5, LCP, Sénat, sans oublier Arte qui édite le meilleur journal d'information, et j'en oublie… N'est-il pas possible de simplifier? Depuis le lancement de la TNT quatre directions se sont succédé à France Télévisions. Aucune, je dis bien aucune, n'est parvenue à définir une identité durable pour chaque chaîne du groupe. Ce n'est pas une faute collective, c'est un symptôme…
France Télévisions est ingouvernable. Tous ceux qui en ont assumé la présidence le savent mais ne peuvent pas le dire. Une nouvelle ORTF serait un remède pire que le mal. Le monde a changé. Le numérique offre des possibilités révolutionnaires. À la centralisation, au verticalisme on peut substituer des rapports rapides, horizontaux, des circuits courts. Les métiers culturels appellent de petites structures, au plus près des acteurs. De la réactivité.
Enfin, la télévision a un défi majeur à relever: reconquérir les nouvelles générations. C'est une question de survie: France 4 peut, doit devenir la chaîne de la jeunesse scolarisée et des quartiers: 15 millions de jeunes attendent cet outil. Ils inventeront leurs fictions, leurs musiques, exprimeront leurs aspirations. Le champ des besoins est immense. Le succès garanti. La modernité à la télévision passe par les nouvelles générations.
Il faut abandonner la Ligne Maginot des certitudes, des habitudes, prendre l'initiative, faciliter la circulation des œuvres.
Il faut également créer une commission soutenant les projets ambitieux, à l'image de la commission d'avance sur recette pour le cinéma. Financée par un minuscule pourcentage prélevé sur les budgets, cette initiative ne coûtera pas un centime à l'État. Bref, il faut innover, inventer.
Ces quelques mesures feront florès: l'arrivée de grands groupes audiovisuels étrangers va bouleverser le paysage culturel. Déjà, jour après jour la pratique des spectateurs change. Il faut abandonner la Ligne Maginot des certitudes, des habitudes, prendre l'initiative, faciliter la circulation des œuvres, modifier la chronologie des médias.
Le dernier quinquennat a vu se succéder trois ministres de la culture!... Nous avons tous en mémoire cette incroyable séquence: sur le perron de l'Élysée, le Président et son premier ministre conseillent au nouveau ministre de la culture d'aller aux spectacles, de répéter aux artistes son amour, de solliciter les anciens ministres pour trouver des idées… Malraux, réveille-toi, ils sont devenus incultes!
L'actuelle ministre de la culture dit blanc un jour, noir le lendemain et rien le troisième ce qui est peut-être encore le mieux. Où est la cohérence, la volonté politique, l'incarnation?
Ma patrie, écrit Albert Camus, c'est la langue française. Parlée par deux-cent-soixante-quatorze millions de locuteurs, sur tous les continents, le français permet notamment d'être à l'offensive pour coproduire des programmes de qualité.
La mutation de la télévision publique doit réussir. Il y a urgence.

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