03 juillet 2017

A lire, l'article au vitriol de Renaud Revel

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LE BLOG DE RENAUD REVEL

Questions autour de la mort de Stéphan Villeneuve à Mossoul et des responsabilités, affligeantes, de France Télévisions

   Les conditions édifiantes dans lesquelles ce journaliste français est parti en reportage en Irak, avant d’être tué (aux côtés de son confrère irakien, Bakhtiyar Addad et de la journaliste, Véronique Robert, décédée à son retour en France) après l’explosion d’une mine, soulèvent un vent de questions, de colère et de stupeur au sein de la rédaction de France Télévisions, où les langues se délient à la veille de son enterrement.

A la lueur d’informations  recueillies au sein même des équipes d’Envoyé Spécial et de la rédaction de France 2, la disparition tragique de ce  reporter d’images, âgé de 48 ans, qui avait couvert de nombreux conflits à travers le monde, est le résultat d’un « amateurisme catastrophique », entend-t-on depuis quelques jours dans les étages de France Télévisions, où l’on dénonce, de manière extrêmement précise, une accumulation de faits qui témoignent de dysfonctionnements coupables. Au point que la veuve du défunt, ainsi que sa famille, n’écartent plus des poursuites contre le groupe présidé par Delphine Ernotte.
Première élément proprement « sidérant » pour les journalistes de terrain interrogés à France Télés: Stephan Villeneuve s’est envolé pour l’Irak pour le compte de l’émission Envoyé Spécial, sans que personne dans l’encadrement de France Télévisions, au plus haut niveau, n’en ait été informé. Ni le nouveau patron de l’information de France Télévisions, Yannick Letranchant, ni la directrice des reportages de France 2, Dominique Tierce et pas moins le directeur de la rédaction, Alexandre karra, n’ont été prévenu du départ de ce reporter pour l’Irak. Et ce au mépris des règles les plus strictes et des process qui encadrent, de longue date, les missions des reporters de guerre dépêchés sur le terrain.
C’est en effet une société de production privée, #5 bis Productions, mandatée par le  seul rédacteur en chef d’Envoyé Spécial, Jean-Pierre Canet, qui a pris la décision de dépêcher à Mossoul celui qui passe alors sous tous les radars. Si Elise Lucet est informée du départ du journaliste, aucun accord  préalable n’a été donné par la direction de l’info de France Télévisions où ce reportage n’existait pas, puisque personne, encore une fois, n’en a été informé.
Si le recours à des sociétés de production privées, extérieures à France 2, peut se produire, même pour ce type très particulier de missions à gros risques, c’est  toujours à l’initiative de la direction de l’information de la chaîne. Et de même toujours avec l’aval explicite de la présidence de France Télévisions qui donne son  feu vert.
Or dans ce cas précis, rien de cela ne s’est produit.

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Le reportage de Stephan Villeneuve s’est en effet décidé sur un coin de table, entre une société de production désireuse de réaliser un « coup » sur le sol de Mossoul et un magazine qui, piloté par Elise Lucet, vit en totale autonomie, échappant à tous contrôle.
Car l’usage veut, de tout temps, que ce soient les reporters estampillés France 2 qui partent d’abord sur ces terrains à risques. Et non, sauf à de très rares exceptions et dans de strictes conditions d’encadrement, des éléments isolés n’appartenant pas à la rédaction de la chaîne publique. Dès lors qu’un reporter de guerre dispose de son ordre de mission, c’est toute une logistique, technique, humaine et juridique qui se met en place à France Télés, selon des process codifiés de longue date. « On ne sous-traite pas les risques en déléguant de telles missions à des sociétés de production extérieures dont ce n’est pas la compétence première», tempête cet autre grand reporter, qui pointe du doigt l’ignorance et l’irresponsabilité au plus haut niveau de la présidence France Télévisions.
Assurance, repérages en amont, équipement de trackers (des boitiers GPS), liaisons avec les états-majors à Paris, contacts en amont avec les services français sur le terrain, balisage méticuleux des risques, (avant et pendant le reportage), validation et imprimatur du PDG de France Télévisions, lui-même, feuille de route clairement établie, traçabilité du reporter sur le terrain, liens permanents avec le reporter…C’est un véritable mille-feuilles de précautions et de process qui préside à ces séjours en terrains hostiles.
Ces derniers ont été mis en place en 2000 par l’ancien PDG de France Télés, Marc Tessier, après l’affaire des otages  de Jolo. Souvenons-nous : dix-neuf otages (treize Philippins, trois Malaisiens, un Américain et deux journalistes de France 2) étaient alors aux mains d’un groupe musulman extrémiste, Abu Sayyaf. Or l’évasion des deux reporters de France 2, Jean-Jacques Le Garrec et Roland Madura -détenus pendant soixante-dix jours- avait incité Marc Tessier à instituer, à partir de cette date, un cahier des charges draconien impliquant toute la chaîne de direction de la maison qu’il présidait alors. Jusqu’à son bureau.
Patrick de Carolis et Rémy Pflimlin, ses successeurs, l’appliqueront à la lettre durant leur mandat. Pas un reporter de France 2 ou extérieur à l’entreprise, dépêché  sur une zone de conflit, n’a pu quitter Paris depuis, sans l’aval et le sceau de son PDG et après que ce reportage ait été dûment validé et encadré. Jusqu’à aujourd’hui…La mort d’Hervé Ghesquière, le 14 juin dernier, aurait dû sonner comme un rappel à l’ordre.
Cela n’a été le cas avec Stéphan Villeneuve. La désorganisation de la direction de l’info de France Télévisions, sous la gouvernance de Michel Field, conjuguée à l’autonomie des équipes, hors contrôle, d’Envoyé Spécial, plus l’absence et l’inexpérience d’une présidence de France Télévisions, à l’évidence ignorante et déconnectée de ces questions: c’est tout cela mêlé qui a précipité ce drame. C’est cet enchaînement d’approximations pagailleuses, de désorganisation interne  et de décisions non validées, jusqu’au sommet du groupe, qui est à son origine.
Stephan Villeneuve est un homme seul quand il s’envole pour l’Irak. Un s exemple : c’est sur internet que ce reporter (dont il faut parcourir la page Facebook pour mieux lui rendre hommage et comprendre son parcours) est allé, seul, contracté une assurance avant son départ pour Mossoul. Sans que personne, à quelque niveau que ce soit à la direction de l’information de France 2, n’ait pu un seul instant baliser son voyage. Si bien que l’on ne découvrira à France Télés sa présence sur le terrain tout simplement qu’à l’annonce de sa mort…
Depuis quelques jours le malaise est immense dans les étages dirigeants de cette maison, où se mêlent, la tristesse, la colère et surtout la gêne.
«C’est d’autant plus odieux que tous les reporters de guerre de France 2, en Irak, à commencer par Martine Laroche-Joubert, avaient été sommés de quitter les zones de combat  à Mossoul, compte tenu de l’extrême dangerosité qui y règne», confie, effaré, un reporter de la rédaction. « Rien n’a été respecté, toutes les procédures et les principes ont été bafoués», tempête cette autre figure de France 2, qui compte tenu du caractère sensible et embarrassant (euphémisme) de cette affaire exige l’anonymat. Comme tous ceux que j’ai pu interroger ces dernières heures.
La dirigeante de #5 bis Productions, Emilie Raffoul, Dominique Tierce, la responsable des magazines à France Télévisions et la grand reporter Dorothée Olliéric s’étaient rendues en Irak pour organiser le rapatriement de Véronique Robert, qui a subi plusieurs opérations à Bagdad avait de décéder à Paris. On m’ajoute que personne de France 2 ou de France Télévisions se serait rendu sur le tarmac de l’aéroport parisien, la nuit du rapatriement du corps de Stephan Villeneuve. Sans confirmation aucune, le conditionnel est ici de mise…Quant à l’Elysée il a annoncé mardi dernier que le journaliste allait être fait chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.
Et maintenant ? 
La première conséquence de cette triste affaire est la non reconduction du contrat de Jean-Pierre Canet par Yannick Letranchant. Le rédacteur en chef d’Envoyé Spécial a dû quitter ses fonctions. Tout cela s’est réglé en silence à l’abri des murs du bureau du successeur de Michel Field. Nommé il y a dix jours, le nouveau patron de l’info s’est d’ailleurs attelé à une réorganisation totale des règles et process qui président au fonctionnement d’une rédaction laissée bride lâche sous la direction précédente de  Field. Pour que plus jamais se reproduisent, notamment, de tels dysfonctionnements.
Quant à la pédégère de France Télévisions, Delphine Ernotte, elle n’avait pas encore passé, ce dimanche, un coup de fil à la veuve de Stephan Villeneuve. La présidente du groupe public va avoir à gérer la délicate question des dommages collatéraux, des préjudices subis, bref des conséquences sonnantes et trébuchantes inhérentes à un tel drame, qui laisse sur le bord du chemin une mère et ses quatre enfants.
Stéphan Villeneuve n’était pas salarié de France 2 et à ce titre, sans couverture aucune. Les avocats de cette mère de famille n’auront pas de mal à faire valoir les liens de subordination entre une société de production aujourd’hui sur la sellette et une chaîne publique, (représentée par son magazine Envoyé Spécial), celle-ci coupable de graves négligences.

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