26 février 2017

A méditer : la langue des médias

Le sujet est vraiment d'actualité. 
Le Monde s'est notamment distingué par une dénonciation véhémente d'informations
erronées et même de contre-vérités, dont la nouvelle administration américaine se serait faite la redoutable propagatrice. 
Mais le danger serait universel, avec la prolifération de sites débordant le périmètre de contrôle des médias traditionnels. C'est à un point tel que notre « quotidien de référence » s'est avisé de créer son propre instrument de contrôle, dont la mission est de traquer l'erreur sous toutes ses formes. 
Le joli nom de Décodex lui a été attribué. Mais l'initiative a immédiatement provoqué de vives récriminations, notamment une volée de bois vert de Frédéric Lordon du Monde diplomatique : « Les responsables du désastre qui vient, se sont eux. Il avaient pour mission de faire vivre la différence et ils ont organisé le règne du même, l'empire labélisé de l'unique. Maintenant que la forteresse est attaquée par tous les bouts, plutôt que de commencer à réfléchir, ils se sont payés des épagneuls. »
Il est de fait présomptueux de s'attribuer un rôle de super-surveillant qui s'identifie un peu trop au ministère de la Vérité orwellien. Et puis c'est s'exonérer soi-même de toute orientation idéologique, comme si Le Monde était indemne de préjugés et de choix discutables. 
Frédéric Lordon a de bonnes raisons de penser que le Décodex a pour mission d'assurer « le balisage idéologique du champ, le contrôle des accès, la disqualification de toute différence politique ».

Il n'est pas question de nier le fait d'une « diffusion virale de fausses informations » et la nécessité de se doter de moyens de discernement aptes à éclairer le jugement d'une opinion désorientée. 
Mais avant de faire la leçon, notre système médiatique aurait grand intérêt à s'interroger lui-même sur son propre fonctionnement, ne serait-ce que pour déterminer si le discrédit dont il est l'objet n'est pas dénué de motifs et s'il n'est pas, de son côté, générateur du soupçon complotiste dont l'accablent les réseaux de la « réinformation », disqualifiés en « fachosphère ». 
Ainsi que l'écrit Ingrid Riocreux dans une étude très précise de « la langue des médias » : « Le développement d'Internet a, bien sûr, contribué à désamorcer la puissance – involontairement – propagandiste de la parole journalistique. L'information délivrée par le Journaliste n'est qu'une voix dans le concert des millions d'autres sources qu'offrent les blogs et les sites d'informations, français ou étrangers. Mais parce que nous ne savons pas analyser les procédés discursifs des médias de masse, nous accordons une vertu excessive aux sources d'informations alternatives. 
Elles ne racontent pas forcément autre chose mais elles le racontent autrement ; c'est pourquoi il est tentant de leur faire aveuglément confiance. (…) La manipulation n'est pas absente de ces contre-médias et ses protocoles d'application se révèlent strictement identiques à ceux que nous avons observés : on cache ce qui gêne, on déforme un peu, on simplifie. 
Finalement, la différence entre les sources d'information et les médias officiels réside essentiellement dans leur orientation idéologique. Le degré zéro de l'information est un pur fantasme : ce serait un discours surgi de nulle part et ne s'adressant à personne. »

C'est donc l'instrument dans son ensemble qu'il s'agit d'analyser pour comprendre comment il fonctionne. Ingrid Riocreux s'est appliqué à cet exercice à travers une longue enquête qui concerne d'abord la radio et les chaînes d'information continue. 
Son diagnostic sévère résulte de sa pratique et son jugement de ses propres exigences intellectuelles. 
Elle n'a pas écrit un pamphlet, en dépit de la vigueur de ses appréciations. 
Le portrait qu'elle dresse du Journaliste n'est inspiré que par le constat, nullement par l'humeur : « Le personnage peut bien changer de voix. Il a toujours le même ton, le même accent, il commet toujours les mêmes fautes de français, il emploie toujours les mêmes mots, il construit son discours sur les mêmes sous-entendus ; il n'a pas de visage, pas de vêtements, pas ou peu de personnalité. 
Il est théoriquement le journaliste parfait, qui s'efface au maximum derrière le message qu'il doit délivrer. » 
Comment caractériser ce message ? L'expression de politiquement correct pourrait lui convenir, à condition de bien la définir : « Le politiquement correct, c'est l'ensemble des vérités pré-mâchées, assénées comme des évidences, qui soudent une société »
C'est aussi « un ensemble de dogmes auxquels on est tenu d''adhérer au risque sinon de nuire à la concorde de façade qui évite la guerre permanente de tous contre tous ».

Il faudrait entrer dans le détail de l'analyse qui illustre ces assertions. C'est lui qui fait la substance du livre. Mais comment choisir dans les dizaines d'exemples proposés et soigneusement décortiqués ? 
L'auteur se substitue au journaliste pour accomplir le travail que celui-ci s'est abstenu de faire, à moins qu'il ne révèle simplement une imposture, une fabrication, qui, sur le moment, eut un effet massif de persuasion ou de trouble. 
Peut-être convient-il plutôt de retenir une remarque importante sur l'absence de défenses immunitaires d'un public que l'on n'a pas formé aux règles de la rhétorique. 
Tandis que nos amis américains privilégient l'entraînement au débat, notre propre système éducatif ne cherche qu'à déstabiliser l'élève « dont le sentiment peut être considéré comme inadéquat ou dangereux, afin de l'amener, sinon par la raison, du moins par l'humiliation de la solitude, à s'aligner sur la pensée de la masse ».

On trouvera Ingrid Riocreux très pessimiste. Mais la question n'est pas là. Elle réside dans la validité de sa méthode et de son parcours. A-t-elle réussi à formuler « une grille d'analyse afin de former les réflexes d'écoute » ? On peut penser qu'elle a ses propres convictions, qui ne coïncident pas avec la doxa actuelle. Il est difficile, pourtant, de la prendre en défaut en ce qui concerne la langue des médias. 
Les journalistes du Monde estimeront sans doute qu'ils échappent à ce que cette langue a de rudimentaire et de stéréotypé. Mais il ne s'en tireront pas à si bon compte, car pour se réclamer d'une culture supérieure, il n'échappent pas à un fonctionnement intellectuel qu'André Perrin a soigneusement repéré et qui est lui aussi dévastateur, aussi pernicieux, et peut-être plus encore, que celui de l'information ordinaire.

Gérard Leclerc

Ingrid Riocreux, La langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement, L'Artilleur.

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