Il est de bon ton d’écrire qu’une nouvelle « race de reporters » est née, qui filme aujourd’hui les manifs « au plus près » et qui appartiendrait à une «génération casse-cou » qui viendrait «secouer le journalisme » (voir nouvelobs.com). Pareille remarque renvoie aux poubelles de l’histoire des centaines de reporters, cameraman ou photographes qui n’ont cessé de « coller » à l’événement dans la lignée des Gilles Caron, Patrick Chauvel, Éric Bouvet, Bruno Girodon, Gilles Jacquier etc…
Charlie grande manif du 11 janvier 2015 Tiff (44) (Copier)
« Tous photographes…  » Manif Paris janvier 2015. (c) Philippe Rochot.
Les reporters d’images ont toujours été en première ligne des manifestations violentes en France et ailleurs. La différence est que les caméras professionnelles utilisées par les «médias traditionnels » pèsent plus de dix kilos alors que les petits caméscopes d’aujourd’hui ne dépassent pas 500 grammes et qu’il est possible de tourner une heure d’images sur une carte mémoire de la taille d’une pièce d’un euro…. De même les GoPro fixées sur un casque permettent une grande souplesse et une grande mobilité: légèreté, mains libres, visibilité totale. Mais dans la masse des reporters de plus en plus nombreux qui filment avec ce matériel, difficile de distinguer un journaliste professionnel d’un activiste muni d’une caméra ou d’un blogueur en mal de sensations fortes. Et la police n’a guère envie de faire la différence.
Paris République manif réforme travail 9 mars 2016 (1) (Copier)
Manif à République contre la loi Travail. (c) Philippe Rochot.
Filmer ou photographier en longueur « au plus près » des casseurs et des CRS ne saurait cependant dispenser de traiter les sujets par le fond. Le site «Taranis News » cité par « lemonde.fr » comme modèle du néo-reportage n’offre qu’un long catalogue de manifs à travers la France avec des titres tendancieux : «Bataille pour le centre-ville à Rennes», «manuel de survie en manifestation », «flash-ball, laser, l’arsenal mis à nu ». Le site se vante de monter les séquences filmées en longueur et sans commentaire dans des sujets d’une vingtaine de minutes : des coups, des fumigènes, des cris, des poursuites mais pas d’explications de l’événement. Présenter les problèmes sociaux de la France en couvrant des manifs en première ligne, en enchainant les accrochages entre policiers et «Black Blocs » mérite le respect mais représente un manque cruel d’imagination et n’aide guère l’opinion à comprendre ce que vit le pays.
Paris manif du avril 2016 contre loi travail El Khomri (4web 0)
Manif contre loi El Khomri: Bastille. mai 2016. (c) Ph Rochot.
«Tous photographes, tous journalistes !»…Les sources d’images et d’informations étant devenues multiples, on mélange aujourd’hui les reporters, les blogueurs et les lanceurs d’alerte en un vaste magma censé transmettre l’information aux citoyens. Même l’association « Reporters Sans Frontières » dans sa comptabilité morbide de journalistes tués chaque année met tout le monde dans le même sac. Or le journaliste professionnel doit se distinguer du « journaliste citoyen » même si ce dernier a droit au respect total. Journaliste suppose une formation, des connaissances de l’histoire contemporaine et des problèmes politiques. C’est d’abord une Culture et elle n’est pas forcément présente dans la dite « génération casse-cou » même si l’on compte quelques diplômés dans ses rangs.
Paris manif loi travail du 9 avril 2016 (30)
Paris, République mai 2016.   (c) Ph Rochot.
—————–
Les images réalisées par les témoins, les militants, les manifestants, les activistes, les rebelles que nous utilisons régulièrement dans les reportages sont essentielles. Elles représentent un progrès réel dans la couverture des événements actuels mais elles ne sauraient se suffire à elles-mêmes. Elles doivent être replacées dans leur contexte, vérifiées, expliquées, commentées par des observateurs non impliqués, non partisans.
Nuit debout du dimanche 17 avril 2016 (7) copie
« Nuit debout » en plein jour: avril 2016. (c) Ph Rochot.
On pourra se rassurer en voyant que certains sites récemment créés nous donnent de belles leçons de reportage qui vont au-delà de la simple violence de rue comme le site « Spicee » qui trouve des angles originaux en nous livrant par exemple une série d’enquêtes sur le complotisme et sur d’autres sujets essentiels à la compréhension du monde d’aujourd’hui. Avec de pareils sites d’information, nous retrouvons là, à l’ère numérique, ce qui fait les fondements du journalisme : la tête et les jambes.
Philippe Rochot